12 fév 10

Mardi 9 février 2010, Arte diffusait une émission spéciale sur les dérives du journalisme intitulée « 8 journalistes en colère » , et qui présentait en 24 minutes les réflexions de notables du journalisme tentant d’expliquer la perte d’audience et de crédibilité dont ils sont les victimes.

Les critiques se sont multipliées contre cette émission après diffusion, notamment parce que les journalistes présents désignaient manifestement internet comme le coupable et le grand méchant, mais aussi comme un danger pour la démocratie et la vérité.
Les réactions à la forme empathique et manipulatrice de l’émission, à la terrible méconnaissance du net, à l’absence de contradicteur dans cette émission, à l’amalgame entre complotistes et internautes (qui a été brossé via un documentaire sur les tenants du complot du 11 septembre), a été suffisamment analysée et je ne reviendrai pas dessus (voir un article de Marianne 2 :  Blogueur en colère ou cet article Effroyables imposteurs sur Arte), il n’y a rien qui vaille d’en parler.

En revanche, avec toutes les réserves que l’on peut effectivement faire sur la forme de l’émission (les questions manipulatrices qui font les réponses d’une voix en off dramatisant l’état des lieux notamment), les journalistes interrogés se sont tout de même livrés à une auto-critique de leur métier, et là il y a des choses qui valent le détour.

En tout premier lieu David Pujadas, chantre du 20h00 du France 2, fait un véritable mea culpa, et une vraie analyse d’un des problèmes du journalisme professionnel et consensuel, qui explique en effet qu’une grande partie des consommateurs d’info vont de préférence en rechercher une différente sur internet.

Voici ce qu’il déclare :

« – [...] Je crois que le problème n’est pas à côté de nous mais en nous. Je crois que le journaliste n’est soumis à personne sauf à lui-même et pour moi il souffre d’abord de conformisme et de mimétisme. La presse écrite regarde la télé, la télé écoute les radios, les radios lisent les journaux. Et on a le sentiment d’un bruit de fond médiatique avec non seulement les mêmes sujets au même moment, mais avec les mêmes mots, les mêmes enchaînements, et surtout – surtout  - le même regard, la même sensibilité.
Qu’est-ce que ce regard ? Pour le résumer, c’est ce qu’on pourrait nommer le journalisme des bons sentiments [...]. Émouvoir, toucher le cœur, mettre en scène la complainte ça fait de l’audience.

Mais il y a plus que ça. Le journalisme des bons sentiments c’est aussi une bien-pensance, c’est l’idée que, par définition, le faible a toujours raison contre le fort, le salarié contre l’entreprise, l’administré contre l’État, le pays pauvre contre le pays riche, la liberté individuelle contre la morale collective. En fait c’est une sorte de dérive mal digérée de la défense de la veuve et et de l’orphelin : cette posture qui valorise le journaliste et qui a l’apparence (l’apparence) du courage et de la révolte.

L’autre problème du journalisme, c’est qu’il rend toute action politique vaine et dérisoire puisque par définition elle est imparfaite, elle ne satisfait pas tout le monde, et de toute façon, les medias valoriseront toujours ceux qui en font les frais ou qui crient le plus fort.

Alors que faire ? Sans doute tout simplement revenir aux fondamentaux du journalisme, s’écouter soi-même et laisser parler sa propre curiosité, ne pas se glisser dans un moule. »

[Suit une auto critique de son propre journal, notamment de l'affaire des suicides de France Telecom où il reconnaît s'être laissé embarqué trop vite dans la polémique sans vérifier que ce qui arrivait était effectivement singulier. Il reconnaît se laisser peut-être rouler par l'énorme vague du bruit fond médiatique sans prendre de hauteur]

Bien sûr, les critiques n’ont pas manqué contre ces propos puisque pour pertinents qu’ils soient, on a du mal à imaginer que David Pujadas les mettra à exécution, et son journal est bel et bien la caricature de ce qu’il dénonce. Mais je me démarquerai pour ma part de ces critiques trop rapides. Cette lucidité sur le métier qu’il exerce m’a agréablement étonné, et avoir conscience du mal, c’est déjà le préalable à sa guérison.
Je ne suis pas naïf, et je ne m’attend  plus que vous à voir le journal du 20h00 prendre soudain de la hauteur, et ne plus se conformer à tout ce David Pujadas dénonce. Mais au moins on sait qu’il a conscience de ce problème, et que peut-être quand les rédactions y seront acculées par le net (et on y vient à grands pas) les journalistes quitteront leur manteau de faux chevalier blanc et se mettront à faire de l’info, plutôt qu’à produire de l’émotion (laissez-moi rêver).

En tout cas, David Pujadas a su, et j’en suis étonné, décrypter le mal du journalisme, ce que je n’osais dire à un journaliste qui m’interviewait sur les motivations de ce site : les journalistes décident de ce qui est bien et de ce qui est mal et contraignent, par l’émotion, nos consciences à adopter leur point de vue. L’analyse de Pujadas est encore plus poussée, et j’y vois un espoir pour le journalisme de demain.

Philippe Val, directeur de France Inter et ancien rédacteur en chef de Charlie Hebdo, dresse la même analyse.

« Le pire ennemi du journalisme, c’est sa conviction à être au service du bien et de la pureté. Le journalisme n’est pas une religion. Contre la guerre, contre le cancer, contre la misère, contre le SIDA, contre le réchauffement climatique, contre la Grippe A, contre la faim dans le monde, contre les OGM et la disparition des ours polaires, contre LE MAL ! La tentation est grande de faire primer la thèse sur les faits.

[...] Ce n’est pas parce qu’il exprime son opinion qu’un journaliste est libre et indépendant. C’est quand il pense d’abord CONTRE son opinion pour livrer ensuite son analyse. [...] Il y a des tas de sujet sur lesquels on ne peut pas discuter parce que c’est le bien, et le mal ! »

Les autres intervenants sont moins autocritiques. Ils villipendent le mauvais journalisme, sans avouer qu’ils en font partie, et villipendent surtout l’Internet, qui ouvre « une ère dangereuse » (sic).

Bon, passons sur la suite, et restons en à ces deux analyses lucides et qui méritent d’être répandues, ne serait-ce que pour forcer le journalisme institutionnel à prendre acte de cette auto critique et à se réformer enfin !


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2 commentaires.

  • anderea dit :

    *il ne doit pas nier l’ influence et les pressions politiques et ni ses amitiés politiques non plus :elles existent bien !quoiqu il en dise il en tient compte même inconsciemment :mais je suis d’accord avec son analyse pour tout le reste.En tant que lectrice et spectatrice c’est difficile de trier ce qui se dit dans les d’infos

  • tribolet dit :

    L’inculture, la supercialité, l’uniformité, l’encartage « tendance », la disparition de la presse écrite de qualité (toutes tendances confondues) avec en prime des détenteurs de carte de presse universelle (un spécialiste du foot interpelle et conteste ce que déclare Me LAGARDE aux Finances). Inutile de multiplier les sources : mêmes mots, mêmes expressions au sujet d’un même fait). Appel au peuple (au-dessous du caniveau – presque dans les égoûts : êtes-vous pour ou contre l’énergie nucléaire ? Que pensez-vous de la parité euro-dollard ?…….. Et ça se répand, avec un
    niveau audio, au-dessous du bébé, qui modestement dit « arreu ». Ces sollicitations populaires sur des mots infâmes :
    rumeurs, révélations, indiscrétions ..) tout pour niveler par le pire. Jamais un mot sur les géniteurs : que l’on soit chômeur ou non, riche ou pauvre, d’origine ou non : rien n’interdit que l’on donne l’éducation de base gratuite à son gosse (s’il vous plait, merci, bonjour, aurevoir, laver les mains avant manger « pas tout fait », après toilette (wc). Messieurs, Mesdames des médias (surtout les radios) avec un grand « audimat » vous avez une énorme responsabilité dans vos « distillations » vindicatives quand vous ne risquez rien (atteintes insupportables au physique des personnes, grand raoût sur l’ Eglise catholique, grande muette sur les autres religions : vous serrez vos petites fesses !! ). Et puis, ces mots EXTRAVAGANTS EMPLOYES (STAR .. pour un petit truc promulgué et sans lendemain, TENDANCE, ce que vous tentez de faire gober aux plus amoindris, DEFAVORISE .. FAVORISE : le GRAND THEME de ceux qui n’ont rien à dire mais qui balancent leur « amour » du pauvre avec ses ASSOCIATIONS DONT 0N SAIT NI DE QUI ELLLES SONT COMPOSEES, NI DE QUOI ELLES VIVENT, NI QUEL EST LE VRAI BUT). Et puis vous, des médias, QUI VOUS INSTITUEZ FORMATEUR D’OPINION :
    niveau audio, au dessous du bébé, qui modestement dit « arreu ». Ces sollicitations populaires sur des « on dit », sur